L’évolution du vignoble dans les régions qui constituent la France d’aujourd’hui

* La Gaule a connu le vin bien avant l’invasion romaine, grâce à des commerçants étrusques qui, dès le milieu du VIIe siècle avant l’ère chrétienne, vinrent y proposer des amphores vinaires, initiant une économie fondée sur l’échange vin/métal qui allait se révéler durable. Lorsqu’un siècle plus tard, d’autres commerçants, grecs cette fois, débarquèrent sur le littoral méridional pour y établir le port qui allait devenir Marseille, les Gaulois adoptèrent le vin hellène après le vin étrusque. Un vignoble fut même planté autour de Marseille, première trace d’une activité qui n’allait plus désormais cesser de croître et embellir.

·* Vin étrusque, vin grec, vin italien enfin : avant même la colonisation romaine et la fondation de Narbonne (-118), des marchands avaient franchi les Alpes, remontant vers la Gaule septentrionale, établissant des comptoirs dans des carrefours de communication économique, conquérant peu à peu ce marché incomparable. Car les Gaulois étaient des buveurs forcenés, prêts à payer des prix exorbitants pour quelques mesures de vin.

·* Dès le 1er siècle avant J.C., la  Gaule Narbonnaise se couvrit de vignobles, dans les limites territoriales imposées par le climat aux cépages italiens ainsi transplantés. A partir de ces points extrêmes, le vin gaulois – ou plutôt gallo-romain, car la viticulture était strictement assurée par les colons romains – , suivant les axes naturels de communication, était transporté d’un côté jusqu’au port de Burdigala (Bordeaux) et de là réexpédié vers les îles Britanniques, de l’autre jusqu’en Germanie par les plaines de la Saône, et du Rhin. On assiste donc très tôt à la mise en place d’une véritable économie viticole : plantation de vignobles, constructions de celliers pour la vinification, création d’ateliers de fabrication d’amphores, développement de la batellerie et du charroi pour le commerce du vin qui envahit ainsi l’Europe du Nord. *C’est au cours du 1er siècle de notre ère, celui de l’établissement de la  » pax romana « , que se produit l’événement déterminant pour l’avenir de la viticulture gauloise : la mise au point par des peuplades, à qui la citoyenneté romaine a été accordée et qui peuvent ainsi se consacrer au vignoble, de nouveaux cépages adaptés à des conditions climatiques plus rudes, permettant de cultiver au-delà des limites jusque-là imposées, notamment dans le bordelais.(cf vave-info N° 29)

·* La production viticole de la Narbonnaise ne suffisait pas jusqu’alors à satisfaire à la fois le marché gaulois et les marchés extérieurs, et une grande partie du vin destiné au commerce septentrional qui transitait par la Gaule venait d’Italie. L’accroissement de la production dans les régions viennoises et bordelaises permit aux commerçants gaulois de supplanter leurs rivaux romains dans ces échanges : dès la fin du 1er siècle, le courant  des exportations s’inversa : les citoyens romains se mirent à consommer du vin gaulois.

·* Les profits importants obtenus par l’exploitation de la vigne conduisirent à l’abandon des cultures céréalières moins rentables. Sur les terres labourables proliféraient des vignes produisant abondamment des vins de faible qualité. C’est ce danger d’une monoculture, l’invasion du marché par des vins extérieurs, et sans doute galement la volonté de privilégier le commerce romain amoindri par la concurrence qui conduisirent l’empereur Domitien à prendre en l’an 92 le fameux décret qui ordonnait l’arrachage de toutes les vignes installées sur des terres labourables – en réalité,  presque la moitié du vignoble gaulois. Cette décision eut un double effet : les vins communs disparurent au profit des vins de qualité et le vignoble gaulois se stabilisa.

· * Probus, empereur en 276, a autorisé tous les Gaulois à cultiver la vigne et à produire du vin. Les vallées de la Loire, de l’Allier, de la Seine, jusqu’à la Normandie et la Bretagne, vont alors développer leur vignoble, avec difficulté parfois. Mais le commerce s’effectuant toujours selon le même axe sud-nord, l’apparition de ces nouveaux producteurs mieux situés dans la géographie des communications va défavoriser, et pour longtemps, les régions productrices traditionnelles de l’ancienne Narbonnaise. Au début du IVe siècle, le décor est planté et n’évoluera plus guère géographiquement.

Les vignobles religieux.
Toute l’histoire de l’Eglise illustre celle du vin. Le christianisme a été le propagateur de la vigne et le propagandiste du vin en France. En 816, le Concile d’Aix-la-Chapelle encourage les viticultures épiscopales et monastiques. Le vin, nécessaire à la messe, est un élément de force économique et un moyen d’honorer les grands. Jusqu’à la fin du moyen âge, la viticulture ecclésiastique nourrira la puissance et la gloire de l’Eglise.
·* Le vignoble, à l’image de l’Empire, aurait pu connaître le déclin après la gloire. Il n’en a rien été. Il tomba en de bonnes mains, fut soigné, amélioré, perdura, à travers guerres, épidémies et catastrophes climatiques. Simplement, parce qu’au-delà des techniques par eux inculquées, les Romains avaient su communiquer aux Gaulois le respect et l’amour de la plante : la vigne, c’était autre chose qu’une source de plaisirs et de revenus, c’était une culture dans toutes les acceptations du terme.
·* A défaut de pouvoir central, trop lointain, l’évêque, chef religieux, est aussi un chef politique, en cette période de christianisation. C’est comme prêtre et comme politique que l’évêque va développer le vignoble planté auprès de sa cité : Chartres, Le Mans, Reims, Bordeaux, vont se voir entourés de vignes de qualité, soigneusement entretenues.
·* Les préoccupations étaient, de même nature pour les moines bénédictins. Chaque abbaye cultivait sa vigne et sa   fonction hôtelière était importante. Ils étaient les seuls, hors des cités, à héberger les voyageurs de toute condition, mendiant solitaire ou grand personnage avec suite. Meilleur était le vin qu’ils offraient, plus grande était la renommée de l’abbaye – et plus généreux les puissants de passage. Il n’est donc guère étonnant qu’à chaque nouvelle implantation d’un monastère, la possibilité de création d’un vignoble ait été prise en considération pour le choix du site. Ces viticulteurs habiles eurent l’audace de porter leurs efforts au-delà des limites climatiques envisageables. Certes, la qualité n’était pas toujours proportionnelle aux travaux effectués, et le vin des Bénédictins de St Mary’s York, à la limite de l’Ecosse, ne devait pas avoir grand goût commun avec celui des Cisterciens du clos Vougeot.
· *Tout au long du moyen âge, les moines peaufinèrent leurs méthodes viticoles, modifiant les sols, sélectionnant les espèces. Ils étaient les seuls à posséder une main d’œuvre abondante, des celliers et des caves susceptibles de contenir plusieurs récoltes, une organisation commerciale qui leur permettait de vendre leurs vins loin de leurs abbayes. Ils étaient les seuls à pouvoir travailler sur la durée, en élaborant de nouveaux modes de conduite de la vigne ou d’élaboration du vin. Au XIVe siècle, les monastères français représentaient la principale organisation productrice du pays. Et si l’on s’en tient aux trois ordres majeurs, Bénédictins, Cisterciens, Chartreux, ils créerent les vignobles français les plus célèbres : Bourgueil, Pouilly-Fumé, Aloxe-Corton, Chablis, Romanée,   Clos-Vougeot, Meursault, Pommard, Gigondas, Châteauneuf-du-Pape, etc…
Le rôle historique de la viticulture ecclésiastique prendra fin avec la révolution française.
La vigne sera totalement laïcisée au début du XIXe siècle.

. La viticulture des notables.
·* La plantation d’une vigne à côté du château était pour le seigneur médiéval une manière d’assurer honorablement le commerce d’hospitalité que son rang lui assignait. Roi, princes, comtes, et autres seigneurs vont développer autour de leurs résidences – et parfois à l’intérieur, sous forme de treilles – un vignoble qu’ils surveilleront personnellement. Cette viticulture bien que faible, se maintiendra au-delà du Moyen Age,  il faudra attendre la fin du XVIIe siècle pour la voir s’amenuiser.

· *Mais,  le développement des grandes cités a déterminé l’apparition d’une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie marchande. Dans l’environnement des villes médiévales, les riches citadins se mirent à cultiver la vigne, employant des ouvriers engagés à la journée ou des vignerons permanents, les closiers, logés à l’intérieur du domaine.  Une production de qualité, permettait, une fois assurée la consommation de la maisonnée, de vendre les surplus, sur place (grâce à la pratique de  » l’huis coupé  » : usage remontant à l’Antiquité romaine, qui permettait aux nobles et aux bourgeois de vendre à domicile, dans une pièce donnant sur la rue, et sans payer de droits, le vin non consommé, à condition qu’il vienne de leur domaine. L’usage s’exerça jusqu’au règne de Louis XV) ; soit par commerce lointain. Quant aux terres plus éloignées, elles étaient concédées à des cultivateurs selon le  » contrat de complant  » : le propriétaire d’une terre inculte la cède à un viticulteur qui s’engage à y planter des ceps. Le propriétaire le laisse maître absolu du terrain pendant cinq ans, temps nécessaire à l’accomplissement des diverses opérations longues, coûteuses, sans lesquelles un vignoble ne peut être créé et mis en plein rapport. Ce délai expiré, la vigne était mise en deux parties égales, dont l’une revenait en toute propriété à l’auteur de la concession, tandis que l’autre restait entre les mains du concessionnaire selon des méthodes juridiques variables qui allaient de la pleine propriété du fonds à la simple jouissance viagère des améliorations, mais à la charge d’une redevance annuelle le plus souvent en quote-part de la récolte.  Ce contrat permit le développement de la viticulture dans des zones encore vierges, et accordait aux exploitants un droit de propriété héréditaire sur les vignes mises en valeur. Des régions entières où la vigne ne

s’inscrivait pas dans la tradition gallo-romaine, (le littoral atlantique, le pays charentais) furent ainsi plantées dès le XIIe siècle

*Que ce soit sous une forme monastique, aristocratique, bourgeoise ou populaire, il est peu de régions en France qui, au XVe siècle, ne cultivent pas la vigne. Le Languedoc et la Provence perpétuent les traditions viticoles de la Gaule Narbonnaise ; l’Ouest et le Sud-Ouest, entretiennent un fructueux commerce avec l’Angleterre et l’Europe du Nord ; la Bourgogne et la Champagne produisent déjà des crus réputés ; l’Ile-de-France assure l’approvisionnement de la capitale et un commerce d’exportation vers la Flandre ; la Bretagne, la Normandie, la Picardie, cultivent des vignes à la rentabilité incertaine et qui disparaîtront bientôt. La physionomie définitive du vignoble français est à peu près fixée : une fois la viticulture du Nord-Ouest et du Nord abandonnée, il n’évoluera plus guère géographiquement, développant simplement ses particularités régionales, diversifiant sa production en fonction de la demande. Jusqu’au XXe siècle, viticulture de qualité et viticulture commune cohabiteront désormais.

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